Bonjour, voici comme promis l'interview parue dans le Preview 4 publié il y a quelques jours par Glénat. Faute de place, l'interview a été raccourcie, voici ci-dessous la version intégrale.
Il y a d'ailleurs une petite coquille dans l'article de présentation du Preview, il faut lire Basse Époque et non Basse Égypte. Vous aurez rectifié, je n'en doute pas.

Et en plus, quelques photos...

3 questions à Rafael Morales

Preview: Quels sont les enjeux principaux de ta série « Hotep » ?

R.M.: L'idée de départ est de montrer la rencontre entre l'Egypte ancienne, une civilisation plusieurs fois millénaire en déclin et l'hellénisme triomphant qui s'imposera dans l'essentiel du monde connu après les conquêtes d'Alexandre le Grand. Une sorte de mondialisation avant l'heure qui marquera l'Histoire tout entière avec comme grands héritiers les Romains et des conséquences jusqu'à nos jours. J'ai voulu m'imaginer quel regard pouvait porter sur ces bouleversements un héritier de la plus ancienne et plus brillante civilisation ayant existé jusqu'alors, l'Egypte des pharaons. Hotep, qui est une sorte de gardien de cette culture, va être confronté à des épreuves qui vont le déstabiliser comme ils vont mettre en cause la pérennité de l'identité même de ce pays autrefois glorieux. Dans le premier tome, Hotep va jouer sa survie et celle de sa famille et il va devoir s'aventurer hors de son cocon, le domaine sacré de Karnak, où se perpétue le culte d'Amon, le dieu des dynasties du Nouvel Empire, des Aménophis, Ramsès et Toutankhamon dont la grandeur est bien lointaine.
Cette époque charnière est très intéressante car elle permet d'aborder des thèmes encore très actuels, comme par exemple le choc des cultures, des religions, la soif de pouvoir, la corruption, mais aussi l'amitié, la jalousie, l'amour, bref la nature humaine...

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Ramsès II, devant le temple de Louxor.

Pr.: L’Egypte ancienne est une période qui semble te passionner. Tout ce que tu racontes dans l’album est d’une véracité historique ou te permets-tu quelques décrochages fictionnels ?

R.M.: Hotep et les personnages principaux sont inventés, ce n'est pas une BD didactique ou strictement historique, cela pourrait ausi bien se passer à une autre époque et dans un cadre différent. Mais il est exact que j'aime l'Egypte, ancienne ou non, et j'adore reconstituer les décors et les ambiances de ce pays fascinant. Lorsque je me rends sur place, sur les sites, je m'immerge dans la magie qui se dégage de ces pierres vieilles de plusieurs millénaires, je m'imprègne et j'imagine la vie qui se déroulait là. Lorsque j'admire un relief sculpté ou une colonne, je me dis que des hommes, il y a bien longtemps, ont consacré leur vie à ces merveilles, qu'il y avait derrière tout ça un sens profond qui va au-delà de la religion ou des passions humaines. C'est cette émotion que j'essaye de transmettre dans mon travail, alors je tente, autant que faire se peut, de restituer le cadre historique et de respecter une certaine véracité ou vraisemblance. Cela demande beaucoup de recherches et de connaissances, et c'est parfois très difficile, comme par exemple pour la ville d'Alexandrie dont il reste très peu de vestiges et dont on n'a que peu de descriptions. Je ne prétends pas faire un travail d'archéologue pour autant, le récit passe avant tout, je tends pour le moins à ne pas trahir mon sujet. Mais comment être sûr de la mentalité d'un roi comme Ptolémée, dont tous les écrits sont perdus, qui a réussi à bâtir une ville grecque en Egypte, Alexandrie, et à redresser le pays, quelles étaient ses pensées, ses aspirations, et quelle pouvait être l'attitude d'un prêtre égyptien comme Hotep, un scribe érudit qui parlait plusieurs langues? Là est justement l'intérêt pour moi et la liberté de l'auteur, apporter sa vision de cet univers tout en essayant de raconter une bonne histoire.

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Le fort Qayt Bey, à Alexandrie, peut-être bâti à l'emplacement du Phare... et construit avec certains de ses blocs.

Pr.: Tu as longtemps dessiné « Alix » pour Jacques Martin. Comment vis-tu avec cet héritage aujourd’hui ?

R.M.: Je ne regrette pas les années que j'ai consacrées à Alix et à Jacques Martin, j'ai beaucoup appris à ses côtés. Et comme j'étais passionné d'Histoire et un vrai amateur du classicisme en BD, j'ai pu développer mes goûts avec lui, même si je n'avais pas la liberté de faire ce que je voulais. La meilleure preuve est qu'Hotep se situe dans la lignée de mon travail précédent, ce n'est pas de la SF ou du comique. Je veux apporter ma vision personnelle dans une bonne BD historique telle que je la conçois sans renier l'héritage spirituel que j'ai forcément acquis après 18 ans de collaboration avec un grand de la BD européenne. Il était temps pour moi de réaliser seul quelque chose qui me ressemble vraiment. Et même si l'arrêt de la collaboration avec Jacques Martin a été quelque peu abrupt lorsqu'il a passé la main à un comité éditorial, je poursuis à côté d'Hotep une participation à la série didactique "les Voyages d'Alix" avec l'Egypte, bien évidemment...

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Le Nil, à Louxor, l'ancienne Thèbes. Dans le fond, la montagne thébaine, qui protège la Vallée des Rois, contrefort du désert lybique... Le Sahara qui va jusqu'à l'océan Atlantique!